Nuage  ou mirage ?

 

La tête dans les nuages, c’est peut-être ainsi que l’on pourrait décrire ceux qui aujourd’hui avancent avec force et conviction dans leurs arguments commerciaux que le cloud est la révolution technologique qui va leur faire gagner de l’argent.

On ne peut pas reprocher aux experts marketing et communications des entreprises du secteur  informatique et télécom,  d’utiliser ce  nouveau concept pour mettre en avant leur atouts et avantages, la qualité de leurs offres et de  leur savoir-faire. On pourrait par contre remettre en cause la réalité de l’argument avancé quand il n’est basé sur aucun élément de preuve.

Quelle aubaine pour certains d’entre eux qui avaient tant de mal à sortir d’une vision « technique », « matériel », « couches de bas niveau » !! Le « cloud » leur a permis de détourner l’attention de leurs clients et utilisateurs, et même pour certains, de changer complètement d’interlocuteurs. Il faut regarder l’évolution des axes de communications des opérateurs télécom pour voir que le cloud est aujourd’hui un leitmotiv. La convergence voix données dont ils rêvaient il y a 10 ans prend forme.

Notre volonté n’est pas ici de remettre en cause les bénéfices du cloud :

  • Souplesse
  • Rapidité de mise en œuvre
  • Accès aux derniers niveaux technologiques
  • Faible investissement initial

Par contre, nous voulons attirer votre attention sur certaines limites qui, à nos yeux, sont franchies un peu facilement dans les arguments commerciaux qui sont avancés. C’est en voyant la profusion d’articles, ou plutôt de « publi informations » sur les sites pourtant professionnels que nous avons décidé de publier ces quelques lignes.

Un mouvement engagé…il y a 40 ans !

L’évolution du marché vers ce que l’on appelle une économie « servicielle » ou l’usage importe plus que la propriété  est en train de redéfinir le modèle économique des entreprises, en commençant par le secteur IT. On l’a vu avec l’évolution de la facturation des logiciels, passant d’un mode dit « licence » à un mode locatif. Du « one time charged » au « monthly licenced charged », de l’acquisition à la location, de l’achat au Software as a Services (SaaS) en passant entre temps par l’Application Service Provider (ASP).

Il faut peut être revenir quelques années en arrière, car ceux qui ont vécu la préhistoire de l’informatique diraient à ceux qui pensent que l’informatique est née avec Google, voire Facebook, qu’IBM propose à ses clients un mode de facturation de ses logiciels grands systèmes en location depuis les années 70… et que les premiers services en ligne s’appelaient « service bureau » dans les mêmes années…

D’autres auront aussi oublié que l’informatique à la demande « On Demand » était un message marketing porteur à la fin des années… 90.

Il faut donc déjà revoir certains fondamentaux pour comprendre que l’on doit bien séparer les notions de mode d’utilisation d’un logiciel ou d’un matériel, et la façon dont on va payer cette utilisation. La location d’un logiciel n’a jamais fait une offre de service de type « SaaS », ni la location d’un serveur un service à la demande.

Au-delà de l’aspect logiciel, on voit aussi certains expliquer que leurs clients, je cite, « ont choisi le cloud en confiant  à un prestataire l’hébergement et l’exploitation de leurs applications ». Ainsi, aujourd’hui tout est cloud ! Alors pourquoi la tierce maintenance applicative (TMA), les centres de services partagés (CSP) ne seraient-ils pas, eux aussi, cloud ?

Le risque n’est-il pas, en voulant mettre du cloud à toutes les sauces, d’en diminuer l’intérêt réel et finalement d’en faire une mode qui passera, comme d’autre, alors que ses bénéfices sont réels ?

Le cloud « pour les nuls »

Le cloud est basé sur le principe de mutualisation de ressources IT dans le but de fournir un ensemble de services standardisés aux utilisateurs. Il se décline en un ensemble d’offres, à destination de plusieurs profils d’utilisateurs, les DSI et les utilisateurs finaux.

Il faut comprendre que l’ensemble des moyens en termes d’infrastructures matérielles et logiciels sont « dans le nuage », ou, en d’autres termes, « à distance » dans les centres de traitement des fournisseurs. Les utilisateurs n’ont donc plus à se soucier des contraintes de gestion desdites infrastructures. Par contre, il sera de leur responsabilité de définir leurs besoins, voire de gérer leur configuration et d’allouer les ressources correspondantes (self-provisioning).

Les ressources nécessaires à la fourniture d’un « service » peuvent être regroupées en familles homogènes :

  • Les réseaux
  • Le stockage
  • Les serveurs
  • Les services de virtualisation
  • Les systèmes d’exploitation
  • Les middlewares
  • Les données
  • Les applications

Le cloud se décline ainsi en natures de services qui vont répondre à des besoins différents :

  • Infrastructure as a Service – IaaS : mise à disposition des « couches » d’infrastructure du réseau aux solutions de virtualisation. La DSI est le client et externalise tout ou partie de son infrastructure.
  • Platform as a Service – PaaS : ajout des couches middleware, les données et applications sont encore gérées par la DSI.
  • Software as a Service – SaaS : L’ensemble des moyens nécessaires à la mise à disposition d’un service applicatif est opéré par le prestataire. Le service est  délivré à l’utilisateur final, qui pourra éventuellement contracter directement. Pour autant, la DSI aura toujours la responsabilité d’intégrer le service dans le système d’information pour en garantir la cohérence, et la sécurité.

En analysant ainsi le contenu des offres cloud, on peut constater que le principe de base est celui de l’externalisation. L’entreprise, et souvent la DSI, va confier la gestion totale ou partielle d’un service à un tiers. Il faut ajouter que les solutions technologiques disponibles aujourd’hui permettent la mutualisation des ressources. C’est en cela que le cloud peut se différencier des offres d’externalisation classiques, connues et utilisées depuis longtemps.

Le cloud permet-il de réduire vos coûts informatiques ?

Le système d’information est aujourd’hui un outil stratégique au service du développement de l’entreprise. C’est un des éléments de la chaîne de valeur qui contribue à la création de valeur des processus opérationnels auxquels il contribue.

La valeur des services délivrés par la DSI aux processus ne peut être évaluée que par les métiers.  Qu’il s’agisse des services « récurrents » (RUN), délivrés au quotidien pour le bon fonctionnement des opérations (Mise à disposition d’un poste de travail, services de messagerie, de téléphonie, applications métiers…) ou des services de type « projets » (BUILD), décrits dans les plans d’investissements annuels ou pluri annuels et  qui font l’objet d’un arbitrage dans le cadre d’une gestion de portefeuille de projets (GPP), la valeur des services ne peut être déterminée par la DSI. Celle-ci sera, en revanche, responsable du respect des niveaux de service attendus, définis et formalisés (ou pas, d’ailleurs) dans un contrat d’engagement sur le niveau de service (SLA – SLM).

Il convient donc de définir précisément la nature des services délivrés, les processus métiers étant en charge d’en justifier la valeur et donc leur utilisation, la DSI se chargeant d’en optimiser les coûts.

Mais le cloud va-t-il réellement faire baisser les coûts des services IT, et donc normalement ceux de la DSI ?

La question, posée de cette façon, amène déjà à penser que la DSI est responsable de l’ensemble des coûts IT. Certains utilisateurs vous diront pourtant que le « cloud » leur permet de s’affranchir de la DSI pour certains services. De nombreux exemples existent où une direction commerciale aura choisi de déployer une solution « métier » en mode SaaS sans consulter la DSI. Regardez le succès des solutions telles que Salesforce.com, SUGAR CRM pour le CRM, ADP pour la paie et plus récemment Google avec ses services aux entreprises (mails, docs…).

Certes le prix affiché par les fournisseurs sont alléchants, agressifs, et font que certains franchissent le pas sans même consulter la DSI. Certes les éditeurs historiques, encore prisonniers de leur modèle économique classique n’ont pas (encore) changé leur approche commerciale, mais les nouveaux entrants n’ont pas attendu pour contacter directement les utilisateurs sans consulter les DSI. On voit même certaines dépenses IT supportées directement par les budgets des « métiers » et sortir ainsi du périmètre IT.

Car, au prix de l’abonnement mensuel, il faut bien ajouter certains coûts que les directions métiers auront peut être oubliés dans la justification économique. Ne faut-il pas prendre en compte le coût des interfaces, indispensables  à l’intégration des solutions avec le SI, le coût de l’adaptation voire la mise en place de solution de sécurité, le coût du support que la DSI ne manquera pas de devoir fournir ou au moins une coordination avec le support du fournisseur. La liste serait longue.

Il faut donc prendre les arguments économiques mis en avant par de nombreux prestataires avec précaution.

Cela ne veut pas dire que le cloud et les offres associées ne peuvent pas être des vecteurs de compétitivité et de performance économique. Il faut simplement remettre les choses à leur juste place, et considérer que le cloud n’est qu’un moyen.

La mutualisation des moyens doit effectivement  mécaniquement  apporter une réduction des coûts des ressources engagées, mais cette réduction est-elle systématiquement associée à un gain pour l’entreprise ?

C’est bien là toute la question. Car l’analyse des coûts IT ne se limite pas au niveau du coût des ressources engagées, mais doit être réalisée au niveau du coût complet de la solution délivrée.

Le modèle économique de la DSI pour mesurer et optimiser les coûts IT

Des travaux engagés en 2006 par le CIGREF ont permis de formaliser un modèle d’analyse et de benchmarking des coûts informatiques dont la version finale a été livrée en 2009. Elle présente en détail la structure du modèle économique d’une DSI selon trois axes :

  • Les ressources : ensemble des charges consommées par l’entreprise pour l’IT. On y retrouve l’ensemble des salaires des ressources internes, le montant des prestations, des matériels, logiciels …et services. C’est donc à ce niveau qu’un service « cloud » sera intégré dans le modèle économique de la DSI
  • Les activités : ensemble des tâches opérationnelles réalisées dans une DSI. Précisons que ces activités peuvent être réalisées, co-traitées, sous traitées voire externalisées.
  • Les services : qui sont délivrés aux clients / utilisateurs.

Ce modèle qui fait référence et est déployé dans de très nombreuses DSI n’écarte pas le cloud ni les services SaaS. Des travaux sont actuellement menés par un groupe de travail sur l’analyse prospective des coûts IT. L’impact du cloud, mais aussi celui des politiques RSE, y sont étudiés.

Les gains que les solutions cloud peuvent apporter à une DSI pourront être confirmés dans l’analyse des coûts basée sur un modèle économique. Toutes les DSI sont aujourd’hui confrontées à ce sujet et il n’existe pas de recul suffisant ni de données pour indiquer dans quelle mesure le cloud permet de réduire les coûts.

L’argument avancé d’une disparition du « CAPEX » au profit de « l’OPEX » est vrai, mais il faudra tout de même le pondérer par la lecture attentive des contrats,  notamment des durées d’engagement et des conditions de réversibilité.

Il faut donc certainement prendre en compte les autres bénéfices mis en avant, qui, eux ne trouvent pas d’objection, et replacer l’argument « réduction des coûts » à sa juste place, celle  du vendeur.